LE PASSAGE DÉLICAT DE L’ESCLAVAGE À LA LIBERTÉ

Une lecture trop christocentrique de certains textes de l’Ancien Testament nous prive, chrétiens, de certaines enseignements ou signes qui pourraient nous être précieux. Ainsi le fameux dernier repas des Hébreux avant la sortie d’Égypte.

La libération du peuple esclave est comme un accouchement dans la douleur, et la naissance du futur Israël se fait dans la matrice de la servitude. Finalement, l’Égypte, douloureusement frappée, expulsera dans les larmes le peuple hébreu, après une série de contractions éprouvantes.

Le sens du sang

Mais le processus doit suivre un protocole particulier. Trop particulier pour ne pas avoir un sens à saisir. Ainsi, il est notamment recommandé aux enfants d’Israël de tuer un ovin pour en faire un dernier festin avant le grand départ. Cet animal au menu deviendra progressivement, dans l’histoire d’Israël, l’agneau pascal, celui du changement, du souvenir et du passage. Le sang de l’animal devra être mis sur les linteaux et portes des habitations. Lorsque l’ange exterminateur frappera tous les aînés égyptiens, les Hébreux seront ainsi repérés et épargnés.

« Cette nuit-là, je parcourrai l’Égypte et je frapperai tous les premiers-nés, depuis les humains jusqu’aux bêtes. Ainsi j’exécuterai mes jugements contre tous les dieux de l’Égypte. Je suis l’Éternel. Le sang sera pour vous un signe sur les maisons où vous serez : lorsque je verrai le sang, je passerai sur vous, et il n’y aura pas sur vous de fléau destructeur quand je frapperai l’Égypte. » (Exode 12. 12-13)

Au travers de cet épisode déterminant pour l’avenir des enfants d’Israël, il y a convergence de signes. Certains sont à rappeler. Tout a commencé 80 ans plus tôt (Ah quand même !) par la décision d’un pharaon de mettre à mort tous les enfants mâles naissant dans le camp des Hébreux. Maintenant, les familles égyptiennes sont frappées d’une sentence tout aussi cruelle. Les pleurs des parents égyptiens font écho aux pleurs des parents israélites.

D’une couverture à l’autre 

L’ange envoyé par Dieu n’était-il pas capable de discerner les deux camps qu’il faille un signe visible pour différencier les habitations des égyptiens de celles des hébreux ? Quelle drôle de marque que celle du sang. Oui, mais voilà !

Le sang d’un animal protège de la mort ; il y a ici le signe d’une substitution par le sang. Ce procédé est le coeur du sens du sacrifice, quand bien même, pour l’heure, les lois sacrificielles ne sont pas encore édictées. Cette préfiguration est à l’image d’une plus ancienne encore. Dieu protège Adam et Ève en les couvrant d’une peau de bête, animal sacrifié pour eux.

Un sens peut en cacher un autre

Depuis les Évangiles, cet épisode ancien est là comme une parabole historique : pour sortir de l’esclavage du mal et de la servitude, il faut que l’agneau de Dieu – celui qui ôte le péché du monde – soit sacrifié. Alors que dans l’Exode, on évoque le sang d’un ovin (petit bétail, selon certaines traductions), nous avons souvent décidé que l’animal sacrifié était automatiquement un agneau. Ce raccourci est certes possible, mais il est aussi prématurément orienté, par la vision messianique du chrétien.

Il est vrai que la figure du Christ, et son empreinte sur la croix, trouvent à la fois un écho lointain et un sens fondateur nouveau : un peuple se constitue et, libéré, part à la conquête du monde pour vivre à l’écoute de Dieu.

La Pâque juive est ainsi amplifiée par la Pâque chrétienne. La boucle semble bouclée, et la cohérence du texte biblique paraît impeccable. Tout cela est vrai, et bon, et stimulant. Mais cela reste incomplet. En effet, la lecture chrétienne des textes de la Genèse nous fait oublier que pour le juif, les interprétations sont quelque peu différentes puisqu’elles ne passent pas par le prisme du Messie Jésus de Nazareth. Alors, changeons de lunettes pour regarder autrement ces textes, et particulièrement l’épisode en question.

Une attaque en règle

À chaque fois que Moïse se présente devant le Pharaon pour lui dire « Laisse aller mon peuple », il essuie un refus. Chaque refus est sanctionné par une frappe de Dieu. Ce sont, progressivement, les 10 plaies d’Égypte. À noter que ces malheurs successifs ont assez impressionné les générations suivantes pour qu’ils s’inscrivent dans le langage usuel des peuples. En effet, lorsqu’on est frappé par un malheur, on peut s’en plaindre en s’écriant : « Ah, quelle plaie ! »

L’acharnement du Pharaon est de plus en plus surprenant et incompréhensible. Comment un souverain peut-il être aussi insensible aux maux dont est frappé son peuple, par la faute de son obstination ?
De fait, l’Égypte est le symbole de monde qui, excluant le vrai Dieu créateur, le remplace par de multiples divinités. Il entre en conflit ouvert, inexorable et jusqu’au-boutisme contre le Dieu de la Bible. D’ailleurs, une lecture approfondie montre que chaque plaie frappe directement un dieu ou une divinité égyptienne, depuis le Nil jusqu’au soleil en passant par tel bovin ou tel insecte.

Chaque frappe, chaque fléau est le lieu d’un combat entre Dieu et une idole, lequel se termine toujours par la victoire de Dieu.

Coup de bélier

Les confrontations entre Moïse et Pharaon se situent, géographiquement, à Thèbes. Or, la ville a aussi son dieu. Il s’agit d’Amon, représenté par un bélier, un ovin donc. Or, au temps qui nous occupe, Amon est le dieu le plus vénéré et le plus puissant du catalogue de la religiosité égyptienne. C’est sous sa bannière que les soldats du Pharaon se battent, comptant sur sa divine protection.

La dernière plaie n’est pas seulement un redoutable châtiment sur les dynasties et les généalogies familiales, c’est aussi un dernier coup fatal sur le panthéon égyptien. Pharaon et Amon sont frappés de plein fouet, directement, voire personnellement.

Les Hébreux doivent, symboliquement, tuer la représentation de la puissance spirituelle égyptienne (le bélier de Thèbes) pour couper tous les liens avec le lieu et les habitants du lieu.

L’ultime défaite de l’armée égyptienne partie à la poursuite des Hébreux franchissant la mer des Joncs, montre bien qu’elle n’avait plus la protection de son dieu. Victoire éclatante du Dieu de la Bible. L’arrachement doit être complet, profond, définitif.

Agneau, bélier et veau

Aussi spectaculaire qu’ait été la sortie d’Égypte, aussi enthousiaste ait été le chant de victoire du peuple de l’autre côté de la mer, la mémoire peut être courte ou sélective. Et il serait grave d’oublier tous les aspects de ce passage douloureux et dramatique.

Gagner la liberté n’est pas aussi évident qu’il y paraît parce que l’Égypte colle à la peau, et nous avons toujours une certaine et étrange nostalgie de ce qu’on est obligé de lâcher pour saisir ce qui est pourtant l’objet de notre principale recherche. D’ailleurs, le peuple en route pour la Terre Promise regrettera souvent les concombres d’Égypte et, après avoir consommé un ovin pour quitter le joug de la servitude sera rapidement tenté d’en réintroduire un autre, le veau d’or.

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