Dans la Bible, et notamment dans l’Ancien Testament, au moins quatre mots différents sont utilisés pour parler de l’étranger.
Le plus courant est le mot GER qui, en hébreu, veut signifier un habitant d’un pays qui n’est pas le sien.
L’une des figures les plus importantes du premier livre de la Bible, la Genèse, se nomme Abraham.
Abraham est le père des trois religions monothéistes, à savoir le judaïsme, le christianisme et l’islam.
Mais Abraham est, avant tout, le premier étranger, le premier Ger dont la Bible parle.
Il quitte la Mésopotamie, sur un appel du Dieu créateur, pour devenir un migrant, un nomade, en Canaan et même en Egypte.
Si Abraham est un migrant, Moïse – autre figure emblématique de la Bible – se présente comme tel dans le livre de l’Exode, lorsqu’il est obligé de fuir l’Egypte (encore l’Egypte) après avoir tué un soldat qui maltraitait un esclave hébreu.
Et plus tard encore, Moïse donne à son fils premier né le nom de Gershom (avec la racine Ger) parce que, dit-il : « Je suis un immigré en terre étrangère. »
Notez que dans cette simple déclaration, Moïse utilise deux termes différents pour parler de l’étranger ; l’un est traduit par immigré, l’autre par l’adjectif étrangère, dans l’expression « terre étrangère ».
Toujours dans la Torah, il est dit que les Israélites ont été Ger, des immigrés, des étrangers en Egypte (encore et toujours cette Egypte).

Un passé chargé

Si je m’arrête sur la situation des Hébreux en Egypte, au commencement, à l’époque de Joseph et de son père Jacob-Israël, c’est pour rappeler que ces gens ont été premièrement bien accueillis par le pharaon. Ce pharaon avait d’ailleurs fait de Joseph son bras droit.
Le Ger est donc un étranger qui trouve sa place, qui est reçu, qui est accueilli et qui a le droit de s’installer.
Mais les Hébreux, immigrés dans le territoire de Gossen, demeurent des immigrés, des étrangers non assimilés. Même si beaucoup adoptent certainement les divinités égyptiennes et si plusieurs ont envie, dans le désert, d’y revenir – je pense à l’épisode du veau d’or avec Aaron dès que Moïse a le dos tourné – les Hébreux ont tendance à ne pas trop se mélanger.

Une fois que le peuple sera sorti d’Egypte, sous la houlette de Moïse, puis lorsqu’il aura conquis Canaan sous celle de Josué, il devra mettre en pratique un commandement noté dans le livre des Lois, le Lévitique : « L’étranger qui réside avec vous sera pour vous comme un compatriote et tu l’aimeras comme toi-même, car vous avez été étranger au pays d’Egypte » (Lévitique 19. 34)

Nous sommes tous des étrangers

La Torah, c’est à dire les cinq premiers livres de la Bible, attribuée à Moïse et que l’on nomme aussi Pentateuque, donne de nombreuses indications sur l’attitude, pour ne pas dire sur l’éthique, qui doit être de rigueur à l’égard de l’étranger.
De nombreuses lois le protègent autant au niveau socio-économique que moral et religieux.
Pour les Hébreux, devenus les accueillants, il y a une idée force au début de tout concept, une vérité à partir de laquelle tout se construit, à savoir que la terre appartient à Dieu et que les hommes ne sont que des hôtes de passages, des migrants.

« Dieu dit : la terre m’appartient et vous n’êtes, pour moi, que des étrangers. » (Lévitique 25. 23)

A l’image de Dieu, et parce qu’il est dépositaire de ses dons, le peuple doit être garant du respect de l’ordre divin initial. Autrement dit, puisqu’ils se savent migrants sur terre et bénéficiaires de l’amour du Créateur, les Hébreux doivent agir à l’égard des étrangers avec la même bienveillance dont ils sont l’objet de la part de Dieu.

Mais la Bible constate aussi la situation du monde avec réalisme. Si Israël a le privilège de recevoir la révélation de Dieu, les autres peuples sont encore dans l’ignorance du Dieu unique et universel. Les nations, sans les lois reçues au Sinaï au moment où les Hébreux deviennent un peuple, sont dites païennes et sombrent dans l’idolâtrie.
De son côté, le peuple descendant de Jacob-Israël, ayant reçu les Dix commandements, doit veiller à ne pas se laisser contaminer par les erreurs du monde environnant.
D’où le cordon sanitaire (et pas que sanitaire) qui se construit de plus en plus entre le peuple de Dieu et l’étranger, les étrangers, les autres nations.

Israël en exemple

Cela ne veut pas dire pour autant que l’étranger est à exclure ou doit être considéré systématiquement comme un ennemi.
Au contraire. Il faut l’accueillir et lui offrir tout ce que Dieu offre à son peuple, au travers de ses lois et de ses grâces. C’est en cela que le peuple de Dieu est un exemple pour les autres nations, voire un prototype.
Ainsi, dans la Torah, on peut lire des préceptes très précis : « Il n’y aura qu’une loi et qu’un droit pour vous et pour l’étranger qui réside chez vous. » (Nombres 15. 16)
Ou encore : « La sentence sera chez vous la même, qu’il s’agisse d’un citoyen ou d’un étranger. » (Lévitique 24. 22)

Afin que l’étranger soit bien intégré, la Torah lui offre la possibilité de participer aux rituels religieux, aux fêtes, aux sacrifices et aux offrandes.
Il lui faut cependant respecter les pratiques et restrictions alimentaires, et subir, pour les mâles, la circoncision : marque de l’appartenance au peuple de l’Alliance.
Ce sont là les signes forts d’une complète intégration, laquelle est aussi une conversion.

Au moment de la conquête de Canaan, les Hébreux intègrent en leur sein une famille étrangère de Jéricho. Il s’agit de la famille de Rahab, une femme qui avait aidé les espions de Josué et surtout, qui avait confessé sa foi dans le Dieu des Hébreux en déclarant : « Je sais que l’Eternel vous a donné ce pays… L’Eternel votre dieu est dieu dans les cieux en haut et sur la terre en bas… »
L’étrangère Rahab devient membre du peuple.
La solidarité est alors complète et il ne doit plus y avoir de différence entre l’étranger et l’indigène.
Exemple de cette attitude dans le Lévitique : « Si ton frère devient pauvre, et que sa main fléchisse, tu le soutiendras. Et tu feras de même pour celui qui est étranger et qui demeure dans le pays, afin qu’il vive avec toi. Tu ne tireras de lui ni intérêt ni usure, tu craindras ton Dieu, et ton frère vivra avec toi. » (Levitique 25. 35-38)
Nous restons alors dans cet esprit qui est de dire que nous sommes tous des hôtes de Dieu sur la terre lui est la sienne.

L’étranger ennemi

Quand on regarde l’utilisation du terme Ger, dans l’Ancien Testament, on note que nous sommes en présence d’un étranger qui, entrant chez un peuple, devient membre du peuple, à l’exemple de Rahab, l’étrangère de Jéricho.
L’hospitalité et l’égalité de traitement sont liées à l’inclusion de l’étranger, à son assimilation volontaire dans la communauté de l’Alliance.

Cependant, la Torah parle d’un autre type d’étranger, et de comportement tout aussi différent : le Nekhir.
Lui, c’est l’étranger qui refuse l’autre, qui devient ennemi, et particulièrement l’ennemi d’Israël.
L’exemple qui peut être appelé pour expliquer cette situation est celui du roi Amaleq – toujours dans la Torah – et de son peuple, les Amalécites.
Ces gens se positionnent contre Israël et contre son Dieu. Il lui barre littéralement le passage vers la Terre Promise. Dès lors, les Amalécites deviennent les étrangers à éviter, les ennemis qu’il faut même éliminer pour ne pas être éliminé.
Moïse, lorsqu’il passe le relai à Josué, mentionne ces étrangers-là, ces Nekhar, pour dire qu’ils sont devenus étrangers même pour Dieu puisqu’ils l’offensent.
Cependant, même pour un Nekhar, il y a une piste et un accueil possible. Le Nekhar peut devenir Ger en se laissant gagner par l’amour de Dieu et par l’attachement au peuple de Dieu. C’est l’exemple de Ruth la Moabite, l’étrangère.
Intéressant de noter au passage que l’exemple est encore féminin, comme avec Rahab.
En migrant à Bethléem, en faisant du Dieu de la Bible son Dieu et en faisant du peuple juif son peuple, Ruth devient membre à part entière du peuple de Dieu. Bien plus, elle devient l’aïeule directe d’un certain David, futur roi d’Israël et ancêtre de Jésus, natif lui aussi de Bethléem. Ruth – comme Rahab d’ailleurs – entrent ainsi dans la généalogie du Christ.
Faut-il parler d’une intégration réussie ? D’une migration devenue féconde ?
Certainement !

Un message difficile

Si l’on s’en tient aux données bibliques, et si on cherche à savoir aujourd’hui ce qu’il en est de l’accueil de l’étranger, de sa place dans le pays où il réside, on est obligé de formuler quelques conclusions inconfortables.
Il est très difficile, au sein d’une même nation, d’accepter une mosaïque de cultures, de moeurs et de comportements irréductibles, puis espérer un vivre ensemble sans crispations.
Vivre côte à côte n’est pas être ensemble.
Le modèle biblique n’a jamais été, n’est pas et ne sera jamais celui du monde. Mais il est un modèle vers lequel tendre.
Le monde contemporain, au nom de ses idéologies, de la tolérance, de la démocratie, de la liberté individuelle, aura tendance à refuser un modèle biblique trop contraignant.
Mais nos contemporains ont-ils une perception et un accueil de l’étranger meilleurs que ce que propose la Bible ?
Tant que l’on occultera la dimension religieuse et cultuelle de l’homme dans l’assimilation de l’étranger, on risque de ne jamais atteindre une solution satisfaisante.
On peut espérer mettre en place une philosophie humaniste sécularisée, et souhaiter réussir. Mais on ne parle plus alors de références bibliques.

(A suivre)

L’Etranger dans la Bible (2)